Les troubles de lalimentation chez les adolescents : Les
principes de diagnostic et de traitementComité de la médecine de ladolescence, Société canadienne de pédiatrie (SCP)
Paediatr Child Health 1998;3(3):193-6
No de référence AM96-04
Réapprouvé en janvier 2011
Index des documents de principes du comité de santé de l’adolescent
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Les troubles de lalimentation sont des maladies complexes qui touchent de plus en plus les adolescents. Ils représentent la troisième maladie chronique en importance chez les adolescentes (1), leur incidence atteignant les 5 % (2,3), un taux en très forte hausse depuis trois décennies. On divise ces troubles en deux sous-groupes importants : une forme restrictive, selon laquelle lapport alimentaire est gravement limité (anorexie mentale), et une forme boulimique, selon laquelle des fringales sont suivies de tentatives pour réduire au minimum les effets de cette suralimentation par des vomissements, des purgations, des exercices ou un jeûne (boulimie). Lanorexie mentale et la boulimie peuvent toutes deux sassocier à une morbidité biologique, psychologique et sociologique grave ainsi quà une mortalité importante.
Bien que les troubles de lalimentation soient plus fréquents chez les adolescents, la documentation scientifique combine souvent les observations chez les adolescents avec celles chez les adultes ou ne portent que sur des échantillons adultes. Pourtant, les caractéristiques propres aux adolescents et le processus de développement de ladolescence constituent souvent des critères essentiels pour établir le diagnostic, le traitement ou lissue de ces troubles. Il convient donc de séparer et de distinguer les adolescents des adultes atteints. Le présent guide de pratique clinique porte sur les principaux problèmes abordés dans la documentation scientifique et représente le consensus de nombreux spécialistes en médecine de ladolescence au sujet du diagnostic et de la prise en charge de ces adolescents.
Les critères diagnostiques des troubles de lalimentation, tels quils sont décrits dans le DSM-IV (4), ne sappliquent peut-être pas tous aux adolescents. En effet, la variation énorme entre le taux, le rythme et limportance de la prise de poids et de taille des divers adolescents pendant une puberté normale, labsence de menstruations au début de la puberté et le caractère imprévisible des cycles peu après lapparition des premières règles ainsi que labsence de prise de conscience psychologique de concepts abstraits (comme lidée de soi, la motivation de perdre du poids ou les états affectifs) imputables au développement cognitif normal limitent lapplication de ces critères diagnostiques officiels aux adolescents. En outre, des caractéristiques cliniques comme le retard pubertaire, le retard staturopondéral ou lacquisition insuffisante de minéraux osseux peuvent se présenter de manière infraclinique (5,6). Le recours à des critères stricts peut favoriser lexclusion des premières manifestations et de la forme infraclinique (une condition préalable à la prévention primaire et secondaire) des troubles de lalimentation et celle dadolescents à lattitude et aux comportements alimentaires très anormaux, comme ceux qui vomissent ou prennent régulièrement des laxatifs mais nont pas de fringales (7-9). Enfin, des habitudes alimentaires anormales peuvent détériorer la santé (10), même en labsence des critères officiels de maladie. Pour toutes ces raisons, il est essentiel de diagnostiquer les troubles de lalimentation chez les adolescents en tenant compte des aspects multiples et variés de la croissance pubertaire normale, du développement de ladolescent et de la perspective dune vie adulte en santé plutôt quen se fondant sur des critères officiels.
Position : En pratique clinique, il faut songer à un diagnostic de trouble de lalimentation lorsque le patient adolescent adopte des pratiques malsaines de contrôle du poids ou se montre obsessif face à son alimentation, à son poids, à sa silhouette ou aux exercices physiques, et non seulement lorsquil correspond aux critères diagnostiques. On doit envisager la présence dun trouble lorsque ladolescent ne réussit pas à atteindre ou à conserver un poids, une taille, une constitution ou une étape de maturation sexuelle conformes à son sexe et à son âge.
Aucun système organique néchappe aux effets des troubles de lalimentation (11-15). Bien que les signes et les symptômes physiques dun patient dépendent surtout des comportements relatifs au contrôle du poids, le professionnel de la santé doit tenir compte de la fréquence, de lintensité et de la durée de ces complications ainsi que de la vulnérabilité biologique conférée par la maturité sexuelle du patient. La majorité des complications physiques des adolescents atteints semblent diminuer avec le rétablissement et la guérison du trouble de lalimentation, mais certaines sont peut-être irréversibles. Les conséquences à long terme restent encore à établir.
Les complications médicales au potentiel irréversible chez les adolescents incluent le retard staturopondéral si le trouble se présente avant la fermeture de lépiphyse (15-18), le retard ou larrêt pubertaire (6,16,17) et lacquisition défectueuse du pic de la masse osseuse pendant la deuxième décennie de vie (6,20,21), ce qui accroît le risque dostéoporose à lâge adulte. Ces facteurs mettent en lumière limportance de la prise en charge médicale et dune évaluation continue par des médecins qui comprennent la croissance et le développement normaux des adolescents.
Nous sanctionnons à la fois lidentification précoce des troubles de lalimentation grâce à des critères larges tenant compte du développement et une intervention pratique afin de prévenir, de limiter ou de réduire les complications médicales, dont certaines mettent la vie en danger. Les adolescents qui limitent leur apport alimentaire, vomissent, se purgent, ont des fringales ou combinent ces comportements, quils perdent ou non beaucoup de poids, doivent être traités même sils ne correspondent pas aux critères stricts de ces troubles.
Position : Étant donné les effets au potentiel irréversible des troubles de lalimentation sur la croissance physique et affective et sur le développement des adolescents, le risque de décès et les données qui laissent supposer un meilleur résultat au moyen dun traitement précoce, le seuil dintervention chez les adolescents doit être inférieur à celui chez les adultes. Le suivi médical doit se poursuivre jusquà ce que ladolescent démontre quil a recouvré à la fois sa santé médicale et psychologique.
Les troubles nutritionnels sont la marque de commerce des troubles de lalimentation et sont reliés à la gravité et à la durée des habitudes diététiques dysfonctionnelles. Même si des carences en minéraux, en vitamines et en oligoéléments peuvent se manifester, on ne les perçoit généralement pas à lexamen clinique (22). Cependant, il faut absolument identifier la carence énergétique (calories) et protéique, car ces éléments sont essentiels à la croissance (2). En outre, des données semblent démontrer que les adolescents atteints perdraient des éléments tissulaires essentiels, comme la masse musculaire, ladiposité corporelle et les minéraux osseux (5,21,24) pendant une période de la croissance qui devrait comporter une importante augmentation de ces éléments. Une évaluation complète et continue de létat nutritionnel représente la base de la prise en charge des troubles nutritionnels chez les adolescents souffrant de troubles de lalimentation.
Position : Lévaluation et les soins continus des troubles nutritionnels chez les adolescents souffrant de troubles de lalimentation devraient tenir compte des besoins nutritionnels propres à des patients en plein développement pubertaire et en pleine activité.
Les troubles de lalimentation qui évoluent pendant ladolescence nuisent à ladaptation au développement pubertaire (25) et à la réalisation des tâches du développement nécessaires pour devenir un adulte fonctionnel en santé. Lisolement social et les conflits familiaux surgissent alors même que la présence de la famille et des camarades devrait favoriser le développement (1,26). Les questions reliées à lidée de soi, à lestime de soi, à lautonomie, à la séparation davec la famille, à la capacité davoir des relations dintimité, aux troubles affectifs (dépression et angoisse, par exemple) et à labus dintoxicants doivent être abordées selon la phase du développement (27).
Chez tous les patients, il faut évaluer la présence de troubles psychiatriques comorbides, incluant langoisse, la dépression, la dissociation et les troubles de comportement. Parce quen général, les adolescents habitent chez leurs parents ou interagissent avec leur famille tous les jours, il faut étudier le rôle de la famille pendant lévaluation et le traitement.
Position : Il faut évaluer la présence de troubles psychiatriques comorbides chez tous les adolescents souffrant dun trouble de lalimentation. Les interventions en matière de santé mentale destinées à ces adolescents doivent tenir compte non seulement des caractéristiques psychopathologiques de ces troubles, mais aussi des tâches du développement à réaliser pendant ladolescence et des enjeux psychosociaux propres à ce groupe dâge. Pour la plupart des adolescents, la thérapie familiale doit constituer une partie importante du traitement.
Étant donné les aspects biopsychosociaux complexes des troubles de lalimentation chez les adolescents, lévaluation et la prise en charge constante de ces troubles semblent optimales lorsquy participe une équipe interdisciplinaire composée de professionnels des secteurs médicaux, infirmiers, nutritionnels et psychothérapeutiques (27). La physiothérapie et lergothérapie peuvent représenter des ajouts utiles au traitement. Les dispensateurs de soins doivent être férus dans le traitement des troubles de lalimentation et le travail avec les adolescents et leur famille. Il doivent aussi connaître le développement physique et affectif normal des adolescents.
Les traitements doivent être offerts tant en milieu ambulatoire quhospitalier (27,28). Certains facteurs justifient lhospitalisation, y compris une malnutrition importante, un signe physiologique ou physique datteinte médicale (instabilité des signes vitaux, déshydratation ou déséquilibre électrolytique) même en labsence dune perte de poids importante, un arrêt de la croissance et du développement, un échec du traitement en milieu ambulatoire, un refus obstiné de salimenter, des fringales incontrôlables, des vomissements ou des purges, une dysfonction familiale qui empêche un traitement efficace et des urgences médicales ou psychiatriques aiguës (28). Les objectifs du traitement demeurent les mêmes à lunité médicale ou psychiatrique, au programme de jour ou en milieu ambulatoire : aider ladolescent à obtenir et à conserver un état de santé physique et psychologique satisfaisant.
La compétence et le dévouement des membres de léquipe soignante travaillant exclusivement avec les adolescents et leur famille importent davantage que le lieu du traitement. Cependant, des lieux conventionnels comme lunité de psychiatrie sont probablement moins bien adaptés que lunité de médecine de ladolescence, si une telle unité existe (18,28-30). Certaines données laissent supposer que les patients traités dans une unité de médecine de ladolescence (dans un cadre ambulatoire ou hospitalier) sen sortent mieux que ceux qui sont traités dans une unité psychiatrique conventionnelle avec des patients adultes (28-30). Une équipe interdisciplinaire qui fournit des soins continus complets, coordonnés et respectueux du développement facilite une transition souple entre les soins hospitaliers et les soins ambulatoires. Les spécialistes de la santé qui sintéressent aux adolescents ont lhabitude de travailler non seulement avec les adolescents, mais aussi avec la famille, lécole, les entraîneurs et les autres organismes ou particuliers qui sont des influences importantes pour le développement sain des adolescents. Puisque les troubles de lalimentation peuvent sassocier à des rechutes, à des récidives, à une permutation et à lapparition subséquente dautres troubles psychiatriques, lefficacité du traitement dépend de sa fréquence, de son intensité et de sa durée, adaptées à la situation.
Position : Les adolescents souffrant de troubles de lalimentation doivent subir une évaluation et un traitement centrés sur les caractéristiques biologique, psychosociale et sociale de ces maladies complexes et chroniques. Lévaluation et les soins continus doivent être de nature interdisciplinaire et fonctionnent mieux lorsque léquipe se compose de médecins, dinfirmières, de diététistes et de psychothérapeutes. Le traitement doit être donné par des dispensateurs de soins qui possèdent des compétences dans la prise en charge de patients adolescents souffrant de troubles de lalimentation et qui connaissent le développement physique et psychologique normal des adolescents. Lhospitalisation dun adolescent souffrant dun trouble de lalimentation se révèle nécessaire en présence de malnutrition, de signe clinique de décompensation médicale ou psychiatrique ou déchec du traitement en milieu ambulatoire. La fréquence, lintensité et la durée du traitement continu doivent être adaptées au patient.
Le traitement interdisciplinaire des troubles de lalimentation peut être fastidieux, relativement long et extrêmement coûteux. La non-accessibilité à des équipes interdisciplinaires convenables ou un traitement insuffisant peut entraîner la chronicité, la morbidité psychiatrique ou sociale et même la mort. Certains régimes dassurance provinciaux limitent laccès à des soins privés comme les visites au diététiste ou au psychothérapeute. En raison du non-remboursement ou du faible remboursement des services psychosociaux, peu de personnes compétentes sont prêtes à soigner les adolescents et les jeunes adultes atteints de troubles de lalimentation.
Certains adolescents plus âgés ne sont plus admissibles au traitement ou à lassurance-maladie en raison des règlements provinciaux en matière dassurance. Le retrait du traitement peut donc se produire à un âge auquel le départ de la maison, le chômage ou un emploi temporaire représentent la norme. Certains établissements affichent une limite dâge nuisible au traitement et limitent laccès aux soins pendant la transition entre les soins aux enfants et les soins aux adultes.
Des mesures législatives devraient garantir le remboursement des interventions effectuées par les nombreux spécialistes auprès des adolescents souffrant de troubles dalimentation. La couverture dassurance doit garantir que dans le cas des adolescents, le traitement est dicté par la gravité et limportance de la situation clinique. La promotion de lacceptation de la taille et de modes de vie sains, linstauration de programmes de prévention pour les enfants à risque très élevé et des stratégies de diagnostic et dintervention précoces doivent être favorisés.
Position : La réforme de la santé devrait tenir compte des besoins des adolescents souffrant de troubles de lalimentation et garantir que ceux-ci ne se verront pas refuser laccès aux soins en raison dun régime dassurance-maladie insuffisant ou inexistant.
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Comité de la médecine de l'adolescence
Membres : Docteurs Lionel
Dibden, Edmonton (Alberta); Eudice Goldberg, The Hospital for Sick Children, Toronto
(Ontario); Karen Mary Leslie, The Hospital for Sick Children, Toronto (Ontario); Andrew
Lynk (administrateur responsable), Sydney (Nouvelle-Écosse); Roger Tonkin (président),
Île Gabriola (Colombie-Britannique); Michael Westwood, Dorval (Québec)
Conseillers : Docteurs Delores Doherty, St Johns (Terre-Neuve); Jean-Yves
Frappier, Hôpital Sainte-Justine, Montréal (Québec); Miriam Kaufman, The Hospital for
Sick Children, Toronto (Ontario); Larry Pancer, Markham (Ontario); Diane Sacks, Toronto
(Ontario)
Le comité de la médecine de ladolescence de la SCP a adapté ce guide de pratique dun article de la Society for Adolescent Medecine. Cest une version modifiée de larticle publié dans le Journal of Adolescent Health (1995;16;476-480). Nous remercions les auteurs, le Journal of Adolescents Health et la Society for Adolescent Medicine de nous avoir permis dadapter le manuscrit au contexte canadien.
Lénoncé de position de la Society for Adolescent Medicine a été préparé par Richard E Kreipe, Neville H Golden, Debra K Katzman, Martin Fisher, Jane Rees, Roger S Tonkin, Tomas J Silber, Garry Sigman, Janet Schebendach, Seth Ammerman et Harry M Hoberman.
| Avertissement: Les recommandations du présent document de principes ne constituent pas une démarche ou un mode de traitement exclusif. Des variations tenant compte de la situation du patient peuvent se révéler pertinentes. Les adresses Internet sont à jour au moment de la publication. |