La
réduction des méfaits : Une démarche pour réduire les comportements à
risque des adolescents en matière de santéComité de santé de l’adolescent, Société canadienne de pédiatrie (SCP)
Paediatr Child Health 2008;13(1):57-60
No de référence : AH08-01
Index des documents de principes du comité de santé de l’adolescent
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Table des matières
INTRODUCTION
La réduction des méfaits est une stratégie de santé publique qui, à
l’origine, a été élaborée pour les adultes ayant des problèmes de
toxicomanie et pour qui il était impossible d’être abstinents. Les approches
de réduction des méfaits sont efficaces pour réduire la morbidité et la
mortalité dans ces populations d’adultes. Ces dernières années, ces démarches
ont été utilisées avec succès en éducation à la santé sexuelle afin de réduire
à la fois les grossesses d’adolescentes et les infections transmises
sexuellement (ITS), y compris le VIH. Les programmes s’inspirant de la
philosophie de réduction des méfaits ont également réussi à diminuer
l’utilisation hasardeuse d’alcool. Les populations de patients visées et le
contexte de transmission des stratégies de réduction des méfaits influent sur
les interventions utilisées. Les dispensateurs de soins (DDS) qui prodiguent
des soins aux adolescents devraient connaître les types de stratégies de réduction
des méfaits conçus pour réduire les risques potentiels associés aux
comportements normatifs des adolescents en matière de santé.
Le présent
document de principes vise à fournir aux DDS un historique et une définition
de la réduction des méfaits comme politique de santé publique, ainsi qu’à
décrire comment les DDS peuvent utiliser la réduction des méfaits avec
efficacité auprès de leurs patients adolescents.
HISTORIQUE
La réduction des méfaits peut être décrite comme une stratégie visant des
personnes et des groupes afin de réduire les dommages reliés à certains
comportements. Lorsqu’elle est appliquée à la toxicomanie, la réduction des
méfaits tient compte du fait qu’une utilisation continue de médicaments et
de drogues (licites et illicites) est inévitable dans la société et établit
des objectifs pour en réduire les conséquences indésirables. Elle fait
ressortir la mesure des résultats sur la santé, la vie sociale et l’économie
plutôt que la mesure de la consommation de drogues (1-5).
La réduction des méfaits a évolué au fil du temps, depuis sa première manifestation dans les années 1980 comme solution de rechange aux interventions axées seulement sur l’abstinence auprès d’adultes atteints de troubles de toxicomanie (6). À l’époque, on a admis que l’abstinence ne constitue pas un objectif réaliste pour les personnes toxicomanes. De plus, les personnes qui étaient intéressées à réduire leur consommation, mais pas à y mettre un terme, étaient exclues des programmes exigeant l’abstinence.
D’après
des données convaincantes tirées des publications scientifiques sur les
adultes, les approches de réduction des méfaits réduisent considérablement
la morbidité et la mortalité reliées aux comportements hasardeux pour la santé.
Par exemple, dans les régions où on a adopté des programmes d’échange de
seringues, la séroprévalence au VIH a connu des diminutions annuelles moyennes
par rapport aux régions où ces programmes ne sont pas implantés (7). L’accès
aux programmes d’entretien à la méthadone et l’utilisation de ces
programmes sont fortement reliés à une diminution de la mortalité, tant par
des causes naturelles que par surdose, ce qui laisse supposer que ces programmes
ont des répercussions sur la santé sociomédicale globale (8). Le plus récent
ajout à ce spectre continu de réduction des méfaits est celui de lieux
d’injection supervisés, qui ont été implantés avec succès en Suisse et
aux Pays-Bas et, plus récemment, à Vancouver, en Colombie-Britannique. Les DDS
jouent un rôle important dans bon nombre de ces projets de réduction des méfaits.
Comment
ce concept de réduction des méfaits peut-il s’appliquer aux adolescents? La
majorité des adolescents n’auront pas besoin des stratégies de réduction
des méfaits exposées ci-dessus. Cependant, une approche de réduction des méfaits
s’arrime bien avec ce que l’on sait du développement et de la prise de décision
des adolescents. L’adolescence est une période d’expérimentation et de
prise de risque. Les adolescents ont aussi tendance à rejeter l’autorité et
à rechercher l’autonomie dans leur prise de décision. Les jeunes adoptent
des comportements qui peuvent avoir des issues négatives.
Dans une
étude (9), plus des deux tiers des élèves ontariens du secondaire ont déclaré
avoir consommé de l’alcool au moins une fois au cours de l’année précédente,
et le tiers a déclaré avoir pris du cannabis au cours de la même période.
L’ingestion d’alcool s’associe au risque d’intoxication et de surdose (notamment
en cas de cuite). L’alcool désinhibe, ce qui peut favoriser un comportement
agressif et des batailles, ou des avances ou des expériences sexuelles non désirées.
De 8 % à 10 % des jeunes déclarent que la consommation de drogue ou d’alcool
les a incités à avoir leur première relation sexuelle (10). Les activités
sexuelles non protégées s’associent à une plus forte incidence d’ITS et
peuvent provoquer des grossesses non désirées. En fait, le plus fort taux
d’ITS au Canada s’observe chez les 15 à 24 ans, les filles de 15 à 19 ans
ayant le plus fort taux de chlamydia et de gonorrhée (11). Selon l’étude de
2002 sur les jeunes, la santé sexuelle, le VIH et le sida au Canada (10), l’âge
des premières relations sexuelles diminue graduellement au fil des ans, mais
l’âge médian des premières relations sexuelles n’a pas changé depuis
plus de dix ans et se situe toujours aux alentours de 17 ans. Près de 30 % des
garçons et filles de 9e année (secondaire III) ont déclaré avoir pratiqué
le sexe oral.
Dans
l’ensemble, les tendances à long terme révèlent des changements à ces
comportements dans le temps, mais il est fort peu probable que des interventions
réussissent à les éliminer à l’adolescence. Il est toutefois concevable
d’élaborer des stratégies améliorées, afin de ralentir certaines tendances
observées depuis dix ans. On vise à réagir à la tendance à commencer à un
âge plus précoce à consommer des drogues comme le cannabis pour la première
fois et à s’adonner à des activités sexuelles.
Il existe plusieurs approches possibles envers la consommation de drogues et d’autres comportements hasardeux :
Certaines
études (12) tirées des publications sur l’utilisation des drogues et de
l’alcool révèlent que le risque perçu de dommages est inversement
proportionnel au degré d’utilisation. La transmission de renseignements sur
les risques potentiels et les moyens de les réduire peuvent avoir des répercussions
sur ces comportements. Il est important de reconnaître que les programmes
destinés à la prévention primaire d’un comportement donné doivent aborder
d’autres aspects que les programmes visant la prévention secondaire dans des
groupes d’adolescents pour qui ce comportement est déjà bien établi. Pour
ce faire, il faut bien examiner la population visée et le contexte dans lequel
l’approche est utilisée (13).
La prévention
primaire d’un comportement hasardeux constitue un objectif raisonnable pour le
jeune adolescent ou le préadolescent. On peut y parvenir en décourageant le
comportement (si on se sert du comportement sexuel comme exemple, il
consisterait à encourager à retarder le début des activités sexuelles). Pour
ce qui est des jeunes qui adoptent déjà des activités sexuelles au potentiel
hasardeux, on peut les encourager à réduire leur comportement et leur
transmettre de l’information et de l’éducation sur l’utilisation du
condom, le recours à d’autres modes de contraception et le pour et le contre
de l’activité sexuelle. Chez une jeune fille de la rue qui se prostitue, la
remise de condoms gratuits et l’accès régulier à des tests de dépistage
des ITS ainsi qu’à une contraception d’urgence (en plus d’autres soins
biopsychosociaux), peuvent représenter l’intervention la plus pertinente à
ce moment-là. Cette intervention n’empêcherait toutefois pas de discuter de
la possibilité de réduire ou d’abandonner le comportement hasardeux.
On dénote
une augmentation du nombre de publications qui appuient l’efficacité des
stratégies de réduction des méfaits pour prévenir des comportements aux
risques potentiels pour la santé et pour intervenir à cet égard. Marlatt et
Witkiewitz (14) ont publié une analyse détaillée des approches de réduction
des méfaits reliées à la consommation d’alcool et ont résumé les
publications pertinentes en matière de promotion de la santé, de prévention
et de traitement. Ils ont exposé les données d’un programme largement répandu
aux États-Unis, désigné Drug Abuse Resistance Education (DARE), axé sur la
tolérance zéro (le concept de « dire non, tout simplement »). Plusieurs études
(15,16) ont démontré que ce programme ne parvenait pas à réduire la
consommation de drogues et d’alcool. Deux programmes ont été implantés avec
succès et évalués selon la philosophie de la réduction des méfaits : l’Alcohol Misuse Prevention Study (AMPS) (17) des États-Unis et le
School
Health and Alcohol Harm Reduction Project (SHAHRP) d’Australie (18).
Le
programme AMPS est destiné aux élèves de 5e et 6e années et contient de
l’information sur les dommages reliés à l’abus d’alcool et sur les
moyens d’affronter la pression sociale incitant à abuser de l’alcool. Dans
le cadre d’une étude aléatoire et contrôlée (19), les participants au
programme AMPS avaient beaucoup moins de problèmes d’alcool que les sujets témoins.
Le programme a également démontré une diminution de l’augmentation
normative de consommation abusive ou mal utilisée d’alcool entre le début et
la fin de l’adolescence.
Le
programme SHAHRP comporte des éléments semblables à ceux du programme AMPS et
vise l’apprentissage actif englobant les notions d’acquisition d’habiletés
et l’éducation sur l’alcool. L’évaluation de ce programme a démontré
une importante diminution de la consommation d’alcool et des dommages reliés
à l’alcool chez les étudiants qui y avaient participé par rapport aux
sujets témoins (17).
Ces
programmes de prévention n’ont pas réussi à changer le comportement des
adolescents qui consommaient déjà de l’alcool de manière hasardeuse. Le
concept d’apprendre à consommer de l’alcool de manière plus sécuritaire
s’harmonise avec le fait que de nombreux adolescents considèrent la
consommation d’alcool comme normative. Il respecte également davantage leur développement,
puisque les adolescents sont moins susceptibles de participer à un programme ou
à un traitement qui les « oblige » à se comporter de certaines façons, et
peuvent se rebeller contre tout ce qui leur semble moralisateur. Des stratégies
qui incluent des entrevues motivationnelles (19) et tiennent compte des
objectifs personnels de l’adolescent sont mises au point pour être utilisées
auprès d’eux. L’entrevue motivationnelle inclut des lignes directrices pour
affronter la résistance et l’ambivalence ou la résistance au changement (tableau
1). Elle insiste sur la responsabilité personnelle à changer ou à
modifier un comportement (20-22). Le recours à ces types de stratégies auprès
de participants légèrement plus âgés (de 17 à 20 ans) a permis de réduire
les problèmes reliés à l’alcool (23). Monti et coll. (24) ont rendu compte
d’une brève intervention auprès de jeunes de 18 et 19 ans qui étaient allés
à l’urgence à cause d’un événement relié à l’alcool. Ils ont démontré
que ceux qui avaient été sélectionnés au hasard pour participer à une séance
de type entrevue motivationnelle pendant 35 à 40 minutes présentaient des
incidences considérablement plus faibles de conduite avec les facultés
affaiblies, de blessures reliées à la consommation d’alcool et de problèmes
reliés à l’alcool après six mois de suivi.
Tableau
1 : Exemples de techniques d’entrevue motivationnelle
|
Technique |
Exemple |
| Questions ouvertes | Quel est l’effet de ta consommation d’alcool pendant la fin de semaine sur tes devoirs? |
|
Reformulation |
On dirait
que tu es très perturbé par ta récente rupture avec ta copine. Je
me demande si tu risques advantage de boire dans une telle situation? |
|
Affirmations |
La
décision de ne pas aller à cette soirée me semble bonne. Tu pourrais
avoir de la difficulté à éviter de boire si tu y allais. |
|
Récapitulation |
Il est important de pouvoir te rassembler avec tes amis. Fais-tu
d’autres activités avec ce groupe? |
|
Discours pour favoriser changement |
Peux-tu
me nommer des choses que tu aimerais changer? |
|
Traduit et adapté
de la référence 21 |
|
La réduction
des méfaits est également utilisée dans les programmes de prévention
primaires et secondaires afin de réduire le nombre de grossesses non désirées.
Une récente analyse (25) a démontré que les programmes qui comportent à la
fois des messages sur l’abstinence prolongée et sur le port du condom et la
contraception étaient plus efficaces que les messages ne portant que sur
l’abstinence.
L’implantation
de nombreuses autres stratégies de réduction des méfaits a eu du succès. Par
exemple, l’installation de distributeurs à condoms dans les écoles
secondaires, la loi sur la ceinture de sécurité et les programmes faisant la
promotion d’activités sportives sécuritaires (p. ex., le port du casque de vélo,
des gilets de sauvetage en bateau et des visières au hockey). La prémisse de
base de la réduction des méfaits prévaut pour tous ces programmes (c.-à-d.
que tous les comportements présentent certains risques, et certaines
interventions, lorsqu’elles sont appliquées, réduisent les risques pour les
personnes qui choisissent d’adopter ces comportements).
Les DDS
incluent systématiquement de l’information sur de nombreuses stratégies de réduction
des méfaits dans leur travail clinique quotidien avec les patients, sans se
rendre compte qu’il s’agit bien de telles stratégies. À titre d’exemples,
soulignons la promotion du port du casque de vélo, du port de matériel
protecteur pour faire de la planche à roulettes et de l’application d’écran
solaire. C’est un volet important des soins de santé
préventifs.
CONCLUSIONS
La réduction
des méfaits est une approche respectueuse du développement et arrimée à la
prévention primaire et secondaire des comportements hasardeux au sein de la
population d’adolescents. Les DDS sont bien placés pour transmettre des
messages de réduction des méfaits à leurs patients adolescents. Des sondages
auprès d’adolescents étayent le fait que ceux-ci perçoivent les DDS comme
des sources crédibles d’information en matière de santé (26-28). Le fait de
reconnaître le rôle du jeune dans la prise de décision entourant son
comportement en matière de santé constitue un aspect important de son éducation.
En évitant de porter des jugements sur des comportements au potentiel hasardeux,
le DDS est mieux en mesure de transmettre des messages importants de réduction
des risques.
RECOMMANDATIONS
La Société
canadienne de pédiatrie recommande que les DDS qui travaillent avec des
adolescents :
Membres : Docteurs
Franziska Baltzer, L’Hôpital de Montréal pour enfants, Montréal (Québec);
April Elliott, Alberta Children’s Hospital, Calgary (Alberta); Debra Katzman,
The Hospital for Sick Children, Toronto (Ontario); Jorge Pinzon (président), BC
Children’s Hospital, Vancouver (Colombie-Britannique); Koravangattu Sankaran (représentant
du conseil), Royal University Hospital, Saskatoon (Saskatchewan); Danielle
Taddeo, CHU Sainte-Justine, Montréal (Québec)
Représentante :
Docteure Sheri M Findlay, McMaster Children’s Hospital – Hamilton HSC,
Hamilton (Ontario) (section de la santé de l’adolescent, Société canadienne
de pédiatrie)
Auteure principale : Docteure Karen Mary Leslie,
The Hospital for Sick Children,
Affiché en janvier 2008
| Avertissement: Les recommandations du présent document de principes ne constituent pas une démarche ou un mode de traitement exclusif. Des variations tenant compte de la situation du patient peuvent se révéler pertinentes. Les adresses Internet sont à jour au moment de la publication. |